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1940/1945 RAPINE

Tiré de la brochure "de Rapine à Dora "éditée par l’association Info et Culture

MARÉCHAL, les voilà

«  C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui de cesser le combat ».
Avec ces quelques mots, le chef de l’Etat Philippe Pétain, encore maréchal, son gouvernement, ses administrations, se retiraient à Vichy. Le Ministère de la Guerre amène avec lui le Service de la Sécurité du Territoire. Spécialiste des transmissions, son personnel militaire venait de quitter la Tour Eiffel en cette fin de printemps 40, détruisant derrière lui les installations. Les Allemands n’en profiteraient pas.
QUE FAIT CE SERVICE ?
Après un détour au pied des Pyrénées, la ferme de LA RAPINE s’ouvre au Colonel de Réserve Brenot et à ses hommes. Les bâtiments sont bien adaptés aux nécessités de ces techniciens de la radio et de leur matériel très sophistiqué. Ils vont, ici, sous le regard froid du buste du Général Ferrie, compagnon de déroute, poser leurs bagages et leurs antennes. Leur mission : la mise en place et l’exploitation des liaisons radioélectriques nécessaires à l’action du commandement entre l’Etat Major de l’Armée et les divisions militaires, à l’intérieur de ces divisions militaires, entre commandants de départements et, enfin, entre l’Etat Major des Armées et les Territoires d’Outre-mer : Afrique du Nord, Afrique Occidentale Française, Syrie et Levant, Madagascar, Extrême-Orient.

RAPINE la bien nommée, va les recevoir pour trois années, à deux pas de la Malgoutte, ruisseau sans eau et de cette route classée nationale, comme la révolution, fréquentée autrefois par les détrousserais de grand chemin. Ce coin perdu du département du Puy de Dôme est à quelques dizaines de kilomètres de la capitale auvergnate Clermont Ferrand.et non loin de Vichy où finalement le gouvernement s’installa. Le lieu, sans attrait particulier,devint en quelques années par la volonté et les finances de Henri Maréchal une ferme modèle., immense aux conceptions des plus modernes. Ici, pourtant, la terre est ingrate, l’argile le dispute au gravier mais Henri maréchal industriel lyonnais du Groupement d’Importation Cotonnière avait jeté son énergie sur ce domaine de quelques quatre vingt hectares. Madame Maréchal, dès cette acquisition en 1925, se charge des nécessaires travaux de réhabilitation et d’aménagement sur cette propriété mal entretenue. Mais son mari allait bousculer cette démarche tranquille et après l’avis de quelques experts, le domaine se transforme pour devenir une ferme modèle gérée par la Société des Domaines Réunis. Les surfaces sont quintuplées, les locaux deviennent de véritables laboratoires de production et d’élevage agricoles. Les dernières techniques sont mises en service. La mort accidentelle de l’entrepreneur laissera ce projet comme un fantôme. Les immenses bâtiments, costume trop grand pour cette terre difficile, dressent, à l’aube des années trente, leur carrure neuve au vent du plateau et au flottement des nouveaux propriétaires. La drôle de guerre sortira ce lieu-dit de dix années de léthargie pour partager l’histoire dramatique qui débute. 

Là donc, Marien Leschi retrouve ses camarades et les Services Radio-Electriques du Territoire, relevant du Ministère de la Guerre. « J’étais à ce moment là, l’officier adjoint du Colonel Manguin, chef des services radio du territoire en temps de paix et nous reçûmes tous deux l’ordre de rejoindre la ferme où nous arrivâmes le 10 juillet 1940 ». Ces services comprennent la station radiotélégraphique militaire du Champ de Mars (Tour Eiffel), le réseau télégraphique de sécurité et le réseau d’écoutes et de radio.

La ferme, malgré son isolement relatif sur la vaste plaine, au pied de la montagne thiernoise, présente de nombreux avantages. Protégée des regards indiscrets, elle est proche de Vichy, à une quarantaine de kilomètres. Cette distance sera facile à parcourir pour le motocycliste qui, chaque jour, transportera jusqu’au bureau du Maréchal Pétain, un bulletin confidentiel provenant du premier centre d’écoutes immédiatement installé dans les dépendances. C’est la seule source de renseignements du Gouvernement de Vichy.

Après la démobilisation du personnel de réserve, le départ du Colonel Brenot, la vie à LA RAPINE s’organise rapidement. Des bureaux, prévus dans les plans d’origine, accueillent le SRT. Au cœur du domaine, cette partie en rez-de-chaussée, réservée à l’administration, est surmontée de la tour carrée du château d’eau au réservoir de 18 mètres cubes. Une antenne fixée sur cette hauteur domine l’ensemble des bâtiments et permet ainsi un bon fonctionnement des émissions ou réceptions radio.

Durant cet été 40, l’ensemble des services subit d’importantes modifications, transferts, mutations. Les Services Radioélectriques du Territoire deviennent les Services Radio-Electriques de Sécurité du Territoire (S.R.S.T.). « Oh ironie ! » commentera le Général Lacoste devant cette nouvelle attribution. Il est, en effet, bien temps de parler de sécurité du territoire, les deux tiers en sont occupés par une puissance étrangère ! Ce changement d’intitulé n’apparaît toujours pas sur les notes internes d’octobre 1941 ; on lit toujours : « Services Radio-Electriques du Territoire ».

Dans le dépeçage de la France le 22 juin 1940, après une indéniable défaite, Hitler accordait outre une « zone libre », une « armée de l’armistice ». Elle succèdera aux armées françaises dans l’accord convenu et présenté aux Français. Celles-ci devront être, selon le Maréchal Pétain, « démobilisées, notre matériel remis à l’adversaire… »  ; seules les troupes nécessaires au maintien de l’ordre seront acceptées.

Tous ne sont pas d’accord avec ce démantèlement et ainsi Marien Leschi, le nouveau directeur du S.R.S.T., se trouve à la tête d’une quantité très importante de matériels divers, véhicules de toutes sortes y compris véhicules radio, matériels radio, émetteurs et récepteurs, essence. « Pour soustraire à l’ennemi tous ces matériels équivalents en importance aux dotations de l’Armée d’Armistice, les premières opérations furent des opérations de camouflage. Toute la région, jusqu’à Saint-Etienne et au-delà, fut truffée de dépôts clandestins ». Est-ce sur ces réserves que les transmetteurs de LA RAPINE fournissent de nombreux récepteurs à la population des environs ? Thérèse de son petit village de Chassignol, peut ainsi suivre chaque jour la situation militaire des Alliés et la reporter sur la carte accrochée au mur. Parmi ces camouflages, sont rangées deux motos dans les combles du château des Granges, dépendance du domaine de Rapine. Les premières résistances à l’ennemi étaient là : ménager l’avenir avec ces réserves de matériel. L’espoir n’était pas mort et l’acte n’était pas banal chez ces militaires pétris de discipline.

Les Allemands avaient autorisé l’installation d’un réseau radio de sécurité pour la zone sud, reliant Vichy au PC des divisions militaires. Rien à cacher donc ! «  Nous pûmes, sans difficultés majeures, mettre en place ce réseau et y installer le personnel militaire et civil lui-même replié et ayant appartenu avant guerre aux Services Radio du Territoire », rappellera le Directeur Leschi en avril 1945. Des informations, du matériel, parviennent de Paris : «  Le Colonel Combeau installé à Paris, avec le titre officiel de Chef de la Section des Courants Porteurs, apportait son aide aux services de renseignements. Il prélevait aussi dans les dépôts de l’armée allemande, des éléments de matériels de transmission, fils plus élaborés que les nôtres et les faisait transporter à LA RAPINE. Là, après étude et transformation, ils étaient fabriqués pour notre compte par la Compagnie Industrielle des Téléphones grâce à la diligence d’ingénieurs de cette firme ».

Ces officiers de l’équipe de Leschi, devenus ingénieurs des transmissions de l’Etat, s’adaptent vite à leur nouvelle vie à la campagne et les contacts se multiplient avec les habitants des alentours. On les voyait même, avec ces dames, à l’office dominical de la petite église paroissiale. Madame Leschi était une des plus fidèles et l’abbé Pilleyre flatté de ses nouveaux paroissiens.

Ils aimaient rire disait-on de «  ceux de RAPINE  ». Chez Cabalette, le petit café sur la grand-route, ils viennent souvent boire un verre et quelquefois une bonne bouteille. Ils sont jeunes. Leschi n’a pas la quarantaine et déjà derrière lui une carrière bien remplie depuis Saint-Cyr : trois diplômes d’ingénieur, spécialiste des transmissions, il avait participé à la négociation d’un accord avec la Pologne sur les longueurs d’ondes. Il sera commandant du détachement des transmissions auprès de Léopold III, Roi des Belges. Il s’illustrera durant la tragique période du 10 au 27 mai 1940 en assurant sans interruption la liaison avec le Grand Quartier Général de la Ferté sous Jouarre. Cette liaison emprunta l’étonnant itinéraire Paris-Cherbourg, puis le câble sous-marin des îles anglo-normandes de la Manche jusqu’en Angleterre et, de Canterbury ou Seabrock, les deux câbles sous-marins reliant l’Angleterre à Calais. Les circuits plus fonctionnels n’étaient pas utilisables.

Ici, à Lezoux, en Auvergne, chacun peut voir le matin, sur la Place du Pilori, les véhicules de ramassage transportant à la ferme, les ouvriers, les secrétaires et employés du service. De la cité des potiers vient également l’adjudant Laboureau, secrétaire de Leschi. Son adjoint, le capitaine Lacoste, plus spécialement chargé des questions d’ordre technique, vit avec sa femme et ses deux petites filles dans cette ville aux portes de la Limagne. Les trois hommes forment l’âme du service. Lezoux et quelques commues avoisinantes fournissent la plupart des employés civils de LA RAPINE et aussi quelques artisans spécialisés, le garagiste de la rue nationale est de ceux là. Il s’attaque aux grosses pannes ; pour les petites, le chauffeur mécanicien fait face. Les nombreux véhicules : la camionnette U23, les camions P45, le gazogène roulaient beaucoup pour Annecy, Limoges, Lyon, Marseille et le garage de la ferme était peu outillé. Lors des fréquents allers et retours à Lyon, une de ces dames profite quelquefois de l’occasion pour se rendre à la grande ville. Le gazogène a lui besoin de charbon de bois ; on va fréquemment jusqu’à Neuvic d’Ussel, vers le sud en Corrèze, chercher le précieux combustible.

Si Marien Leschi, le Corse « très brave type » a toujours des idées, ses bras droits, Lacoste et Laboureau, adjudant-chef, assurent une présence permanente à LA RAPINE et se chargent du suivi des affaires. Plus près de LA RAPINE vit, chez Valadier, sur Saint Jean d’Heurs, Sénéchal. Les hommes venus de loin apprennent vite que dans ce coin de France les noms des lieux-dits, hameaux, villages sont affublés de ce « chez » vieille souche occitane. Avec sa femme, il mène une vie discrète. Les deux enfants sont à l’école communale, là-bas derrière le château des Granges. De temps en temps, cependant, il passe chez son voisin, chez Coutat, chercher de fausses cartes d’identité. A deux pas, reste celle qui suivra les nazis jusqu’en Allemagne. Quel fût son rôle dans la tournure dramatique des événements ? Seule la vindicte populaire rendra un jugement sans appel.

Un autre Sénéchal, le frère, adjudant, participait à la vie du SRST. Avec le lieutenant Brandame, l’adjudant-chef Bosc, chef du laboratoire, le sergent-chef Demaniez, opérateur radio, le chef de garage Spickel et Buisson le chauffeur, ces dix hommes sont l’ossature du Service Radioélectrique. D’autres viendront les rejoindre.

Des salariés civils « manœuvres ordinaires » travaillent sous les ordres du chef de bataillon. Dans une note de service signée de sa plume, en 1941, il précise à propos d’une embauche, la qualité du poste d’affectation, la date et le salaire : «  Monsieur X sera payé au tarif régional des ouvriers de sa catégorie  ». Ce contrat peut donner lieu à une attestation nominative certifiant le type d’emploi occupé. Le document au nom du Ministère de la Protection Industrielle et des Communications, Secrétariat Général des Postes, Télégraphes et Téléphone, était également rédigé en Allemand, même ici, en Zone dite Libre, à moins d’une heure du siège du Gouvernement Français.

Le Ministère de la Guerre n’est donc plus depuis mai 1941 responsable du Service rattaché administrativement aux P.T.T., service de la T.S.F. «  mais ce n’était qu’une façade vis à vis de l’occupant ; je recevais mes instructions directement de l’Etat Major des Armées à Vichy ». 90 stations émettrices-réceptrices couvrent le sud de la France. Marien Leschi a un budget propre et en dispose pour l’achat de matériel ou pour le recrutement de personnels : « il embauchait quand il avait de l’argent » dit cet ancien officier de l’ORA.

Durant trois ans, LA RAPINE sera comme un laboratoire avec un personnel nombreux, un encadrement hautement qualifié. Et, sans considération d’ordre politique, tient à préciser son responsable, ces hommes seront liés par leur seul patriotisme et l’espoir de voir les Allemands repartir sur l’autre rive du Rhin.

« On faisait de tout à RAPINE, on recrutait et on administrait du personnel, on entretenait du matériel, on y faisait des émissions clandestines ; on y essayait même du matériel nouveau. C’est ainsi qu’a été mis en essai et exploration au printemps 42, entre RAPINE et le bureau des P.T.T. de Lezoux, un prototype de matériel à courant porteur sur lignes aériennes ». Cette ligne dont les derniers tronçons disparurent bien après la fin de la guerre, n’emprunte pas la grande route. Aérienne à son départ de Lezoux, elle suit un petit chemin vicinal, raccordée à un câble : celui-ci va, à travers champs et taillis de chênes, rejoindre LA RAPINE non sans avoir coupé en souterrain la route nationale où circulent les convois allemands.

Le paysan

De nombreuses personnes travaillent su LA RAPINE pour le Service, les quelques visiteurs de l’époque les évaluent à une cinquantaine. Les lieux ne sont pas fermés, même le facteur, ou plutôt sa remplaçante Charlotte, passe de temps en temps laisser le courrier. Jean et Gaby vont souvent là-bas pour le lait. La ferme tourne bien. Dupont, le métayer venu des Ardennes avec la débâcle, a bousculé les paysans du cru par ses méthodes, son dynamisme, sa puissance. Sa forte carrure, ses quelques 130 kilos, ne passent pas inaperçus dans le pays. Les vaches maigres venues de là-haut, comme leur maître, avaient repris du poil de la bête ; leur arrivée en train à la gare de La Maison Blanche, à quelques centaines de mètres de la ferme modèle fut un événement. De la porcherie s’échappent les grognements de plus de 2000 cochons. Les maïs, hauts comme ça, font honte à la Limagne. Le matériel aussi était révolutionnaire comme ces tracteurs à chenilles. Apparaissent même des légumes étranges : les courgettes et sans doute d’autres que l’on ne sut pas classifier. On mange à sa faim ici. Les nouveaux ruraux et ce paysan intrépide vont cohabiter longtemps dans la grande et belle battisse à l’entrée du domaine ; elle abritera sous le même toit les deux personnages de la ferme : Leschi le militaire corse, petit homme ramassé et Dupont, le paysan ardennais. Le père Dupont avec sa femme, ses trois filles et son fils Michel travaillent dur et si Léon souvent est absent, c’est pour s’occuper de l’autre domaine pris aussi en fermage à Pérignat ès Allier à quelques kilomètres de Clermont-Ferrand, pays de la terre noire et grasse, la Limagne. Mais si Léon Dupont est quelquefois parti, ce n’est pas seulement pour l’agriculture mais pour la Résistance. Depuis février 1941 il s’est engagé dans les Forces Françaises Libres. Il sert d’abord dans le réseau ALI-TIR à partir de septembre de cette année à fin novembre 1942, il rejoint alors le réseau MITHRIDHATE. Ses activités agricoles sont une excellente couverture.

Emanation de l’Intelligence Service, le réseau voit le jour au début des années 42. Fortement implanté sur le Puy de Dôme, Clermont-Ferrand et Thiers. MITHRIDHATE écoute et transmet des informations à Londres. Dans les bâtiments de la Chapelle, de l’autre côté de la Route Vieille, pompeusement baptisée voie romaine, se trouve l’installation radio. Le domestique de la ferme, Léon Surleau est également opérateur-radio et assiste Dupont dans ses tâches clandestines près de cette route, longue ligne droite. De Pont de Dore à Lezoux elle partage la propriété en deux et rejette sur Orléat les petits hameaux de Chassignol, Château Gaillard, le Miral.

RAPINE se bâtit, discrètement, une solide spécialité dans les transmissions et les renseignements.

Deux objectifs guident l’action de MITHRIDHATE comme de la plupart des réseaux. Avant tout, collecter des renseignements pouvant servir l’effort de guerre des Forces Françaises Libres, sur le plan militaire bien sûr : effectif, armement, stationnement des troupes allemandes sur le territoire français. Mais aussi détecter les usines travaillant pour l’ennemi, la nature et la quantité de leur production. Et aussi trier, vérifier, si possible par plusieurs sources, les renseignements ainsi recueillis avant de les transmettre suivant leur urgence et les moyens par radio, pli codé et plus rarement, avion de liaison.

Marien Leschi connaît-il les activités clandestines de Dupont ? Rien n’est moins certain.

A l’extérieur, on sait peu de chose sur RAPINE. Madeleine et son mari Louis, proches voisins, ne remarquent rien d’extraordinaire dans le domaine. D’Orléat, pourtant, on vient nombreux aux Service Radioélectrique. Fernand Valadier, ce sera son identité en cas de coup dur, vient chaque jour du petit hameau voisin. Il s’occupe du téléphone, du standard, quelques fois le samedi ou le dimanche. Il deviendra un des hommes de confiance de Marien Leschi. « Je fus autorisé à recruter du personnel civil sur examen et à former des radios. Nous en formâmes plus que de besoin et je les affectais aux différentes stations sans omettre de sonder leurs sentiments. Et pendant deux ans, jusqu’en novembre 1942, je recevais périodiquement des émissions radio qui me posaient toujours la même question : nous avons besoin d’un bon opérateur radio dans telle région. A quoi je répondais : contactez X à telle station. Quelques jours après je recevais de X une lettre de démission et je le remplaçais à la dite station ».

L’ensemble du réseau radio de sécurité, pour la zone sud, relie Vichy aux PC des divisions militaires et celles-ci aux subdivisions et aux garnisons importantes. Les stations, une centaine, sont « fortement dotées en matériel et en personnel radio de choix, la station directrice était à Vichy sur le terrain du tir aux pigeons ». Celle de Marseille travaille aussi en direction de l’Afrique, de Pékin et d’ailleurs.

RAPINE avec son personnel est un centre précieux par son haut niveau de technicité. L’Etat Major de l’Armée de Vichy, au printemps 1942, donna l’ordre secret à Leschi de préparer pour chaque région une station mobile. Elles pourraient se substituer à celles fixes du réseau. Une station mobile serait également montée à LA RAPINE pour remplacer celle de Vichy. L’EMA envisageait l’éventualité d’un débarquement des Alliés en Afrique du Nord ou le franchissement de la ligne de démarcation par les Allemands. Le matériel camouflé depuis 1940, celui entretenu ou mis au pont, les hommes préparés à des tâches précises, toute cette organisation clandestine, en préservant les apparences, devait servir contre l’ennemi.

La nuit la plus longue

Ce jour arrive. C’est le 9 novembre 1942. Les Allemands ont décidé d’occuper la zone sud. Ils domineront ainsi l’ensemble du territoire métropolitain. Selon des informations sérieuses, le passage en zone sud de l’armée allemande doit se faire le 10 novembre au cours de la nuit. Leschi est convoqué à Vichy. Il prend connaissance d’un télégramme secret de l’EMA aux divisions militaires. Le texte rédigé par le Colonel Clogenson sur ordre du général Olleris est classé n° 128/EMA/S :

1. En vue d’éviter contact entre troupe armistice et troupes étrangères, les généraux commandant les divisions militaires doivent être prêts en cas d’avance allemande au-delà de la ligne de démarcation à exécuter déplacement des troupes et EM en dehors des garnisons et des axes principaux de pénétration. Toutes munitions seront prises.
2. Mesures d’exécution décidées à l’initiative des commandants de DM uniquement sur renseignement certain de franchissement de la ligne de démarcation.
3. Contact sera conservé avec EMA par postes radioélectriques mobiles dont vous disposez avec indice et fréquence du réseau de sécurité.

Le télégramme, en code secret, est transmis aux divisions militaires ; il sera difficile à déchiffrer. Le même texte, en clair, est acheminé, en voiture, par quatre officiers de liaison avec des instructions verbales et écrites. Les divisions devront regrouper leurs troupes hors des garnisons et des ordres ultérieurs seront donnés, le cas échéant, pour agir contre l’ennemi.

Un PC, poste de commandement, discret et bien équipé en moyens de transmission est nécessaire. LA RAPINE est choisi. Ses installations téléphoniques sur des circuits non écoutés, ses liaisons radioélectriques et quelques aménagements de dernières minutes répondent aux besoins de l’Etat Major. Marien Leschi est informé directement de ces dispositions.

Dans la soirée, les quatre généraux Verneau, Picquendar, Olleris et Paquin se rendent à LA RAPINE. Lacoste chez lui, à Lezoux, reçoit un coup de fil et rejoint les officiers. Verneau a prétexté un exercice pour quitter son PC de Vichy. La ville est dans l’obscurité la plus totale. Les voitures parcourent les rues tous phares allumés et récupèrent les hommes en partance pour le poste de commandement clandestin. Vers minuit, le convoi arrive à LA RAPINE. Une quarantaine d’officiers se retrouvent dans les bureaux du SRST. Parmi eux les chefs des 1er, 2e et 3e bureau dont une dizaine d’officiers ont tenu à faire le voyage.

Une nuit d’attente va débuter dans ce décor champêtre. La ferme est calme. Madame Leschi est dans ses appartements à deux pas des locaux vite enfumés. Ces officiers ont entre leurs mains, si ce n’est le destin de la France, au moins l’honneur de l’armée. Un renseignement « sûr » du SR, précisera bien plus tard le colonel Clogenson, est à l’origine de ce rassemblement.

Selon cette source, le franchissement de la ligne de démarcation doit se faire cette nuit du 10 novembre à 0 heure. Deux colonnes allemandes pénétreront la zone sud l’une par la vallée de la Garonne et l’autre part la vallée du Rhône. Le PC de campagne est en effervescence. Les postes de la ligne de démarcation sont prévenus. « Si les Allemands bougent, prévenez le 162 à Thiers ».

Certaines unités militaires prennent des dispositions.

En Auvergne, le 152ième R.I. de Montluçon se rassemble en tenu de campagne. A Issoire, le 8ème dragon gagne ses emplacements de combat.

La nuit se prolonge, rien ne vient. Madame Leschi, inquiète de ne pas voir son mari, l’appelle à son bureau : « tu ne viens pas te coucher ? ». Le général Picquendar est au bout du fil, interloqué !

Les conversations vont bon train, les communications téléphoniques avec les postes de surveillance se succèdent. Dès la confirmation du franchissement : « l’armée de l’armistice serait entrée en campagne pour un baroud d’honneur dans le Massif Central et le sud de la France. Et la station radio de RAPINE aurait diffusé l’ordre de s’opposer par la force à la marche de l’ennemi ». Puis le poste de commandement se déplacerait vers le sud, sur l’axe LA RAPINE-Mende. Les liaisons avec les divisions militaires seraient maintenues grâce aux stations mobiles commandées au SRST au printemps de cette année. Rien ne semble échapper à l’Etat Major. Certains se prennent même à espérer la venue du Maréchal Pétain.

Las non ! Pétain ne viendra pas. Les Allemands ne franchissent pas la ligne de démarcation cette nuit là. Au petit matin, les officiers regagnent Vichy. Le général Verneau prend rendez-vous : « Leschi tenez-vous prêt, nous reviendrons ce soir ».

Verneau a raison ! Le 11 NOVEMBRE 1942 les troupes allemandes envahirent la zone sud. Ce contretemps est-il une humiliation supplémentaire, un simple retard technique ou des informations mauvaises ?

Mais Leschi ne reverra pas ses invités. Le général Bridoux, Ministre de la Guerre, de retour à Paris reprend les choses en main, le télégramme 128 est annulé. Le complot est fini. Ce jour là, le mercredi 11 à 7 heures commence l’opération ANTON. Des formations de la 1ère armée et du détachement d’armée Felber franchissent la ligne de démarcation et pénètrent la zone non-occupée, le « Restfrankreich » en allemand, le reste de la France. L’objectif de l’opération : briser la capacité de résistance en zone sud. Le débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie, le 8 de ce mois de novembre 42, en est le prétexte.

« J’ai l’honneur, dans ces conditions, Monsieur le Maréchal, de devoir à mon regret, vous faire savoir que, pour écarter le danger qui nous menace, je me suis vu forcé, de concert avec le gouvernement italien, de donner l’ordre à mes troupes de traverser la France, par la voie la plus rapide, pour occuper la côte de la Méditerranée, et secondement, pour participer à la protection de la Corse contre l’agression des forces armées anglo-américaines… ». Monsieur le Maréchal prendra acte de ce courrier signé Adolphe Hitler, qui va jusqu’à proposer au Chef de l’Etat Français d’installer son gouvernement à Versailles.

« La journée du 11 novembre est une des plus douloureuse de l’Armée Française » écrira le colonel A. De Dainville. L’invasion de la zone « libre » se fait sans aucune résistance de l’Armée de l’Armistice. Le général Verneau fera transmettre des ordres secrets pour la destruction des documents de mobilisation et le camouflage de tous les matériels.

Le 19 tombe l’ordre du Furher : « J’ai décidé de désarmer l’armée de terre et l’aviation française » ; il deviendra effectif le 27 novembre 1942.

Fin de mission

L’armée de l’armistice, créée après la débâcle de 1940, avait une mission de maintien sur la zone sud. Mais depuis cette nuit tragique du 11 novembre, l’ordre règne sur l’ensemble du pays et le 27 novembre les Allemands peuvent, sans résistance aucune, désarmer les unités françaises. L’armée de l’armistice a vécu, le crédit du Maréchal, de son gouvernement, de sa Révolution Nationale aussi, sans doute.

Le général Verneau quitte définitivement l’Etat Major de l’Armée. Désormais, il va continuer son combat dans la résistance avec l’ORA, l’Organisation de la Résistance dans l’Armée, jusqu’au sacrifice de sa vie le 15 septembre 1944 à BUCHENWALD.

Avec ces décisions des autorités allemandes, les stations du Service Radio-électrique de Sécurité du Territoire sont mises sous scellées. Du côté français on proteste, on demande la remise en exploitation. Des négociations sont même engagées pour le transfert des installations du SRST à la Gendarmerie, avec la création d’un Service Radioélectrique de la Gendarmerie Nationale. Il aurait repris les personnels et le matériel. En espérant un résultat sur ces propositions, le Directeur du SRST doit cependant parer au plus pressé : « Par ailleurs et en attendant qu’une décision fut prise pour l’avenir de mon service, j’avais dispersé la majeure partie du personnel au sein des divers services locaux des PTT. Ce personnel était soumis, en ce qui concerne en particulier le STO, aux mêmes règles que le personnel des PTT : j’ai été amené à établir pour chacun des agents de mon service (350 environ), des attestations bilingues indiquant aux services locaux intéressés (Inspecteurs du Travail, …) que ces agents étaient indispensables dans leur service actuel et ne devaient donc pas être désignés pour le STO que par le Ministre des PTT lui-même ».

Dans le même temps, avec la liquidation de l’armée de l’armistice, doit être livré aux Allemands le matériel de transmission de divers organismes : Service Central du Matériel à Avignon, Direction du Matériel de la région de Paris, groupe de transmissions, parcs régionaux.

Les responsables ne l’entendent pas ainsi et avec l’aide « de certaines autorités françaises de Vichy », Marien Leschi se charge du camouflage de ce matériel récupéré. A LA RAPINE, quelques quinze véhicules sont chargés de matériel radio « d’une valeur d’ensemble de 20 à 25 millions », pour des abris secrets. Quatre tonnes de carburant sont également cachées. Il en sera de même sur directives du général Gilson et du Colonel Labat pour prendre la suite de plusieurs marchés. Ils concernent des matériels commandés par les services de transmission de l’Afrique du Nord et en cours de fabrication à la métropole : émetteurs et tubes à vide en particulier. Les planques ne manquent pas à LA RAPINE, au château des Granges, ou ailleurs : « Tout ce matériel a été stocké par mes soins dans divers dépôts soit à Lezoux et ses environs, soit sous la sauvegarde des chefs de service régionaux. Ces dépôts sans être clandestins au sens donné à ce mot par les instructions en vigueur à cette époque, étaient suffisamment discrets pour pouvoir être soustraits aux investigations des commissions de contrôle ». Fischer le fidèle chauffeur du service continue impassible ses voyages. Le 12 novembre en route pour Marseille, il double les colonnes allemandes. L’aller-retour RAPINE/Marseille est vite fait, une nuit à l’hôtel, les postes émetteurs chargés et en avant.

Leschi lui, continue à diriger ; il rencontre souvent les chefs de service régionaux. Il fait le point avec eux sur les négociations en cours pour l’avenir du service. L’objectif du Directeur du SRST, en accord avec le chef de bataillon Romon, chargé des transmissions de l’Armée Secrète sera de « faire durer le plus longtemps possible l’existence légale du SRST et pour cela poursuivre les négociations relatives à la constitution du Service Radioélectrique de la Gendarmerie Nationale qui aurait absorbé la totalité du personnel et du matériel de mon service. Poursuivre parallèlement les récupérations et fabrication de matériel radioélectriques en cours et lancer un vaste programme de fabrication au titre de la Gendarmerie. J’avais en effet trouvé auprès de certains officiers de la Direction de la Gendarmerie une compréhension totale de la situation.

Au cas fort probable où, du fait de l’occupant, cette opération ne pourrait être réalisée, faire procéder à la dissolution du SRST, disperser le matériel et le personnel au sein de l’Administration des PTT et constituer un certain nombre de dépôts de matériels clandestins.

Quand ces opérations seraient réalisées et à ce moment là seulement, disparaître à mon tour et prendre un emploi actif dans un mouvement de résistance ».

Dans le pays, la résistance continue à avancer en organisation et en efficacité. Vichy après l’invasion de la zone sud apparaît plus clairement comme au service de l’ennemi. La création de la milice, l’instauration du Service du Travail Obligatoire sont les derniers arguments pour un engagement actif dans la résistance. Les hommes du SRST n’échappent pas à cette logique. Leschi ne les freine pas au contraire mais leur demande un minimum de précaution, le service ne doit en aucun cas être mis en cause par les Allemands. Le Directeur conseille à ses hommes soit de démissionner soit d’utiliser une autre identité dans la résistance. En cas d’arrestation, l’ennemi ne doit pas établir un lien avec le SRST. Ainsi l’adjudant Defosse, chef du service régional de la 15e division militaire à Marseille, confie à son supérieur qu’il est partie prenante d’un mouvement mais sous une fausse identité.

En mai 43, cependant, le dépôt des Granges est repéré par les Allemands. Fernand Valadier ce dimanche des Rameaux est de permanence avec Sénéchal au bureau. « Derrière les carreaux, j’ai vu arriver dans la cour une traction. Quatre hommes avec grand manteau et chapeau en sont descendus et se sont dirigés vers nous. Tout de suite j’ai pensé : ça y est, on est vendu !

Les Allemands sont entrés et m’on demandé où était le commandant Leschi. J’ai compris qu’ils étaient bien informés, ils connaissaient le grade de Leschi alors que nous avions l’ordre de ne jamais faire allusion à cela. On disait tous Monsieur Leschi ou Monsieur Lacoste ; pour chaque militaire, c’était la même chose. Leschi était en mission à Paris. J’ai répondu qu’il était absent et que je ne savais pas où le joindre. Ils ont alors demandé le lieutenant Lacoste. J’ai dit qu’il devait être chez lui, l’un d’entre eux pointait sa mitraillette. L’ordre m’a été donné de l’appeler au téléphone. Il habitait Lezoux. Sa femme a répondu : il est au jardin, je vais le chercher. A Lacoste au bout du fil, j’ai dit que quatre messieurs le demandaient. Tout de suite il a compris et s’est exclamé : « on est vendu ! J’arrive ». Effectivement quelques minutes plus tard Lacoste était là. Sans détour les Allemands ont demandé à voir ce qu’il y avait au château des Granges. Prenez les clés on y va. Sur la demande de Lacoste, je suis monté en haut de la tour où nous les rangions, suivi de près par un Allemand. J’ai remis les clés à Lacoste, il les a envoyées au milieu de la cour vers la bascule. Lacoste m’a demandé de rester au téléphone et ils sont partis au château des Granges. Le bâtiment était plein de matériel, de pneus mais aussi d’ampoules et de pièces pour les postes ; il y avait aussi des armes enterrées et surtout sous les combles, les motos. Elles provenaient d’un accrochage avec les Allemands, les conducteurs avaient été tués. Si elles étaient découvertes, Lacoste serait fusillé sur place. Les Allemands sont passés sous la trappe conduisant au grenier sans rien voir…

Le château et les dépendances ont été mis sous scellés.

Nous sommes revenus la nuit sauver un peu de matériel et bien sûr récupérer les motos. On les a jetées dans l’étang de Soulas derrière les Granges. Quelques jours plus tard, les Allemands récupéraient le matériel ». L’origine de cette découverte reste imprécise mais la probabilité d’une dénonciation est sérieuse. Ne viendrait-elle pas de ces deux jeunes femmes qui mènent grande vie avec les soldats allemands et ont leurs entrées à la GESTAPO de Clermont-Ferrand ?

« Le personnel ne fut pas inquiété à cette occasion et les Allemands procédèrent à l’enlèvement du matériel malgré les protestations de la direction des services de l’armistice et bien que la commission de contrôle se fut rendue à la ferme de LA RAPINE. Je ne fus nullement questionné sur l’existence d’autres dépôts et en particulier sur l’existence de tels matériels à la ferme même ».

Le SRST avance dans ses recherches : il vient juste de mettre au pont un émetteur sur ondes courtes puissant et se prépare à le sortir en grande série. Conclus, aussi, des marchés pour la fourniture des groupes électrogènes et des récepteurs correspondants. Chez différents industriels se prépare un concours de maquettes pour la fourniture de 300 émetteurs récepteurs sur ondes courtes, mobiles. Selon l’ingénieur Lacoste, ce travail est la preuve de la préparation du SRST à la résistance active ; en effet « ce dernier matériel n’avait visiblement aucune utilité au Service dont le fonctionnement était assuré par des stations semi-fixes ».

Eté 43

Le filet se resserre autour de Leschi et de ses hommes. Le 1er juillet 1943, il reçoit à la ferme de LA RAPINE la visite de Belloir. Ce dernier, sergent-major, est chef de la station de Marseille pour les émissions. Après un long voyage en train, il vient rendre compte à son supérieur de graves événements. En effet à Mazargues, dans la banlieue de la capitale phocéenne, l’opérateur radio Prud’homme a été arrêté l’avant veille par la Gestapo, dans une villa louée au nom du SRST. Le bâtiment servait de dépôt de matériel. Prud’homme avait été goniométré et surpris la main sur le manipulateur lors d’une émission clandestine. Le sergent-major Belloir apprend également à Leschi la disparition de l’adjudant Défossé. Cette disparition, on ne le revit plus durant cette guerre, inquiétait Belloir. Elle donnera lieu, bien plus tard, à une enquête par la sécurité militaire.

M. Leschi prend des mesures d’urgence : Vagner est nommé au poste de chef de service régional en l’absence de Défossé ; le chef de bataillon Bourges envoyé à Marseille pour procéder à une enquête sur place ; enfin Belloir repart à son poste.

Un compte-rendu sur ces faits est expédié à la direction des services de l’armistice à Vichy et au Ministre des PTT. « Je m’attendais de mon côté à être l’objet d’une enquête de la part de la police allemande » sans autres conséquences pensait le directeur du SRST. Après Prud’homme, c’est au tour de Belloir d’être arrêté le 5 juillet. Les Allemands viendront questionner sa femme dont le bébé naît deux jours après cette arrestation.

La Gestapo débarquera dans la cour de la ferme de LA RAPINE le 8 juillet vers 9 heures. Lacoste est là à côté de Leschi « tout à coup, je vis une camionnette s’arrêter dans la cour, une dizaine d’individus armés de mitraillettes en descendirent et se mirent en devoir de cerner le bâtiment. Presqu’au même instant trois individus pénétraient dans mon bureau et l’un d’eux braqua son pistolet sur moi en s’écriant : « haut les mains police allemande » ».

Rapidement la Gestapo rassemble tout le personnel du Service Radioélectrique présent, près de 35 personnes. Deux groupes sont formés : les civils, les militaires. Le frère Sénéchal ne sera pas pris ; à l’arrivée des Allemands, il s’empare d’une pioche et avec 2 ou 3 personnes part vers les champs. Brandame échappe aussi à cette rafle. Une perquisition des locaux de la direction et du domicile de Leschi est entreprise. La police lui demande de désigner ses principaux collaborateurs : son adjoint le capitaine Lacoste, l’adjudant Laboureau, secrétaire, l’adjudant chef Langlet, le sergent major Demagnez et M. Masse employé de bureau principal. Le domicile de chacun d’entre eux sera fouillé. Tout le monde est interrogé, quelques fois rapidement : c’est le cas de Fischer le chauffeur :

- « Vous êtes Allemand ?
- Comment !
- Vous êtes alsacien ?
- Oui
- Vous pouvez partir ».

En fin de matinée, vers midi, l’arrestation est notifiée à Leschi et à ses cinq collaborateurs. Madame Leschi subira le même sort, sa sœur présente sur la ferme pour une visite, passera huit jours en garde à vue.

« Vers treize heures nous fûmes, mes cinq collaborateurs désignés ci-dessus, ma femme et moi, conduits au siège de la Gestapo à Clermont-Ferrand.

Dans l’après-midi, je fus l’objet pendant près de cinq heures consécutives d’un interrogatoire serré au cours duquel le chef de la Gestapo me fit lire une dénonciation anonyme de trois pages dactylographiées, signée d’Assas dans laquelle j’étais désigné comme « gaulliste, communiste et franc-maçon » tous mes collaborateurs « un état major gaulliste » ; dans cette dénonciation figuraient de nombreuses précisions sur moi-même, ma famille, mon activité antérieure. C’est aussi au cours de cet interrogatoire que le chef de la Gestapo me dit regretter de ne pas avoir procédé à l’arrestation de tout le personnel se trouvant auprès de moi En fin de soirée, après avoir passé deux heures dans une des caves de la Gestapo, je fus écroué à la prison militaire de Clermont-Ferrand ; je devais y rester jusqu’au 15 juillet 1943 ».

Tous les hommes sont conduits à Marseille, Mme Leschi est libérée. Là, après Prud’homme et Belloir, sont arrêtés Soulard, chef de petit poste à la station et Marchand dit Mimile, auxiliaire opérateur ainsi qu’une jeune femme.

Ici à Marseille, Leschi apprend l’arrestation de Prud’homme avec, sur lui, sa carte d’identité. Elle indique qu’il est opérateur radiotélégraphiste du SRST. Prud’homme a également dans ses poches une attestation destinée à lui éviter le STO. Ces deux documents sont signés Marien Leschi. Ceci n’était pas fait pour calmer les Allemands.

La Rapine se vide

LA RAPINE s’est brusquement vidée de ses occupants. Les Dupont sont encore là. Léon Surleau aussi, mais ce 8 juillet ils ont bien cru que c’etait leur tour. Le vieux Basile continue ses tournées avec son cheval. On le voit quelques fois devant le café chez La Cabalette. Dubut le réfugié va à ses travaux, la pioche est toujours son unique outil.

Conner employé de la ferme, bientôt, partira pour le maquis. En juillet 1944 avec les FTPF du Puy de Dôme et de la Loire il participera à l’attaque d’un train de transport de troupes et de matériels ennemis en gare de Boën sur Lignon. Les Allemands perdront une vingtaine des leurs, les Résistants un mais Roger Conner et Pierre Rodier seront pris. Ils rentreront à Thiers attachés au devant de la locomotive. Ils subiront les pires traitements. Le 29 juillet ils devront traverser à pied la ville sous la conduite de leurs tortionnaires. Aux portes de Thiers, le Moulin de Tarenteix, ils sont fusillés. Auparavant, ils avaient dû creuser leur tombe.

Le SRST était rattaché depuis 41 aux PTT, Christiane et ses collègues déménagent de LA RAPINE « les rescapés, dont je faisais partie, sont allés continuer leur activité au premier étage de la Poste à Lezoux ».

Mais si les bureaux restent vides, les hangars et autres bâtiments agricoles sont sous scellés avec le matériel. Bien informés, les résistants de Billom ont connaissance de ce trésor. Ils viendront le 24 juillet relever le plan des lieux. Trois mois plus tard, ils reviennent cette fois-ci pour récupérer le matériel. Antoine Senty est au rendez-vous « au lieu et à l’heure du rassemblement fixés et après les dernières consignes, armé de ma Sten, je pris place à bord d’un camion. Dans la nuit, les visages pour la plupart inconnus, ne répondent qu’à un nom de guerre mais on les sent tendus.

Le voyage aller et l’opération de récupération de matériel se passent sans accroc. Alors sans perdre de temps, nous prenons le chemin du retour, Arthur dans sa voiture nous précédant en éclaireur. Tout à coup, alors que nous traversons Lezoux, c’est l’accrochage. Nous venons de tomber sur un barrage allemand. Pas question de manœuvrer ou de faire demi-tour, il faut foncer. Sous l’effet de la surprise causée aux Allemands, Arthur passe. A notre tour, nous fonçons en ouvrant le feu, deux boches tombent morts, trois autres blessés. Mais cette fois leur riposte a été violente et meurtrière. Un camarade dont je ne connaissais que le nom de guerre, Freddy et qui se trouvait à côté de moi est tué d’une balle en plein front. Un autre est blessé au talon.

Dans la bagarre et sous l’effet des secousses de notre camion, qui réussit à passer le barrage, je me retrouve à terre, avec un autre camarade. Je suis blessé au bras droit et lui a une jambe cassée. Si moi j’ai réussi à m’échapper et à rejoindre Billom à pied où ma balle a été extraite par le Docteur Desfarge et où j’ai été soigné par ma famille, lui malheureusement a été rattrapé par les boches alors qu’il cherchait à se cacher dans un couloir et qu’une religieuse attirée par la fusillade lui portait secours. Après qu’il eût reçu des soins de cette religieuse, les Allemands l’emmenaient à l’Hôpital de Thiers ». 

Le fermier Dupont à l’automne disparaît sans prévenir, sa famille avec lui. La situation est devenue trop dangereuse. Il va continuer son travail au sein du réseau MITHRIDHATE ailleurs et quelques fois jusqu’à Londres.

Le domaine abandonné, le Tribunal Civil de Thiers le 8 décembre 1943 a constaté : « la société requérante (les propriétaires) a donné bail à Monsieur Léon Félix Dupont et à son épouse, cultivateurs actuellement domiciliés à LA RAPINE commune de Saint Jean d’Heurs, un ensemble de domaines agricoles d’une contenance de cent cinquante hectares environ dénommés domaine de Rapine, des Granges, de la Chapelle, de la Motte et Champ des Pommiers »…

Que dans le dit bail sont également compris un cheptel vif et mort et un matériel d’une importance et d’une valeur considérable.

Qu’il y a quelques semaines, les preneurs ont subitement disparus…

Que la Société exposante… est en outre fondée à demander à ce qu’il soit régulièrement pourvu de toute urgence à l’administration des propriétés données à bail ainsi que des meubles et objets mobiliers, cheptel mort et vif, etc… appartenant aux preneurs ». Ainsi un administrateur est nommé avec mission d’encaisser toutes créances, d’acquitter les fermages et frais d’exploitation, de procéder à toutes ventes de produits agricoles, récoltes et cheptel nécessitées par l’exploitation et l’administration de la propriété.

Madame Leschi est pourtant restée sur place. Madame Lacoste vit toujours dans sa villa de Lezoux. Elle fera à pieds, chaque jour, les 7 kilomètres qui la séparent de la ferme où elle trouvera le lait et quelques provisions pour ses jeunes enfants.

Le grand voyage

Pendant ce temps, Leschi et ses hommes sont transférés de la prison de Marseille à celle de Fresnes. Soulard lancera sur les quais de la gare Saint Charles un petit message écrit pour sa famille. Les quelques mots griffonnés sur du papier à cigarette parviendront aux destinataires. Paris. Après de longs interrogatoires, les codétenus se retrouvent à Fresnes. La police allemande veut absolument des informations sur l’activité du SRST. L’ex-directeur s’en tiendra, selon ses propres paroles, à la même réponse : l’existence du service était légale et parfaitement connue de la commission allemande d’armistice.

Durant cinq mois ce sera l’attente, dans cette prison, d’une hypothétique libération. Le 18 janvier 1944, destination le camp de Royalieu à Compiègne. Là ils vont apprendre les raisons de leur arrestation. Lacoste la résume : « Mon arrestation est survenue en pleine préparation du SRST à la résistance active. Je n’ai personnellement appartenu à aucun mouvement de cette nature, conformément à la ligne de conduite arrêtée avec le commandant Romon. Mon activité au sein du SRST était en effet parfaitement définie –et d’ailleurs se suffisait largement à elle-même dans le cadre de cette action. C’est justement cette action qui semble devoir le placer tout naturellement dans l’ORA.

C’est d’ailleurs à ce titre que les Allemands, sans se méprendre sur les buts réels du Service, ni sur l’activité de ses cadres et d’ailleurs éclairés par les autorités de Vichy (qui, lâchant complètement le SRST, le qualifièrent de vaste entreprise de camouflage), déporteront le chef de bataillon Leschi, moi-même qui était son adjoint direct et ses autres collaborateurs. Ennemis de l’Allemagne, tel fut le laconique motif donné officiellement à notre déportation sans jugement, au passage à Compiègne ».

C’est la dernière station. Ils ne savent pas la fin du voyage qui débute ce 27 janvier 944. Belloir, Leschi sont confiants. La vie n’était pas si facile à Fresnes avec son cortège de promiscuité et de solitude aussi. Partir le plus vite possible d’ici devient un objectif.

Madame Leschi viendra à Compiègne le jour du départ, le 27 janvier, pour dire un au-revoir à son mari et à ses compagnons. Elle a amené les enfants. Dans le petit café où elle attend la sortie des convois, le patron l’avertit : « Surtout ne sortez pas quand ils passeront ! ». Mais qui pouvait l’arrêter ? Elle apercevra son mari dans le long cortège. Celui-ci aussi et Belloir et les autres. Pour la garder plus longtemps dans leurs yeux, ils se laisseront glisser à la queue de la colonne montant les derniers dans le dernier wagon. Moins tassés que les précédents, les hommes auront plus de place, ce sera vital ; ils pourront s’asseoir durant les trois jours de ce transfert.
Brutale, violente, l’arrivée à BUCHENWALD, les cris des SS, l’aboiement des chiens, le cliquetis des armes annoncent des jours au-delà de l’imaginable. Bernard Belloir, le sergent-major ne trouvera jamais les mots, existent-ils ? pour dire cet enfer à ceux qui ne l’ont pas vécu. De ce jour, il quitte son identité pour devenir le numéro 44231 ; il le prononce encore, un demi siècle passé, plus facilement en allemand comme si souvent entendu sur l’ « APPEL-PLATZ ».

Rapidement, des hommes sont transférés à DORA. Pour Lacoste, « après une quarantaine de 6 semaines à Buchenwald (la quarantaine normale dure 21 jours, mais un cas de diphtérie au bloc en avait doublé la durée) au cours de laquelle le nouveau détenu est employé à différentes corvées, en même temps que familiarisé sans douceur avec la vie du camp de concentration, j’ai été envoyé à Dora le 13 mars ».

C’est un nouveau camp. Dora deviendra autonome de Buchenwald en 1944. Se retrouvent ainsi Belloir, Leschi, Langlet, Marchand, Soulard. Ils partageront avec des milliers d’autres, pour la plupart détenus politiques, la survie dans ce camp à 6 kilomètres au nord-ouest de Norhaussem dans le Harz. Ceux-ci sont employés à l’usine souterraine proche. Lacoste, comme dessinateur chargé des relevés topographiques, donnera de cette usine enterrée un descriptif précis :

• 2 tunnels parallèles à 180 mètres d’axe en axe, de 9 m de large et 9,50 m de hauteur sous voûte équipés chacun de 2 voies ferrées normales raccordées à la Reichsbahn. Leur forme générale est celle d’un S aux courbes peu accentuées et leur longueur de 1 800 mètres.
• 45 galeries perpendiculaires débouchant aux 2 extrémités dans les galeries précédentes, de même dimension, séparées par des « pleins » de 25 m de large.
• 3 galeries identiques mais débouchant sur un seul tunnel de 90 m de profondeur.

Cet ensemble représente une surface couverte de 10 600 m² ; la protection est de l’ordre de 70 à 80 m de rocs (calcaire compact) sauf pour les sorties sud, situées dans une partie de colline à pente rapide mais non abrupte comme pour les deux sorties nord. Deux sorties de secours existent. 5 puits d’aération, cylindriques, d’un diamètre de 3 m sont en cours d’achèvement à la Libération. Creusés dans la région centrale des galeries ci-dessus, chacun d’eux débouche à l’extérieur par une « pipe » destinée à annihiler l’effet d’un coup d’embrasure.

L’usine a été mise en route fin 1943 et elle a travaillé (jusqu’à l’automne de 1944) sous la direction de l’ingénieur Sawatski, à la construction et au montage d’une torpille géante à autopropulsion. Cette torpille dispose de stabilisateurs gyroscopiques de direction et, sinon d’un téléguidage à ondes courtes, tout au moins, d’un dispositif de « basculage » télécommandé, agissant au moment où la torpille -dont la trajectoire est située en majeure partie dans la stratosphère- arrive en vue du but.

Sa longueur est de 14 mètres, son diamètre de 1,80 m mais elle n’emporte que 1 080 kg d’explosifs.

Et la description continue dans ce « Rapport du Capitaine Lacoste, déporté politique rapatrié, anciennement au Service Radioélectrique de Sécurité du Territoire, au sujet de son activité résistante et sur sa captivité en Allemagne » :

« Le fonctionnement n’a paraît-il, jamais été satisfaisant, en raison de l’extrême fragilité des appareils de précision nécessaires, qui se dérèglent avec la plus grande facilité.
La cadence de sortie était d’environ 15 à 20 unités par 12 h (30 à 40 par jour) mais de nombreuses malfaçons obligeraient à reprendre une importante quantité des matériels sortis…
A la fin de l’automne 44, les halls 0 à 20 furent cédés à Junker qui y construisait des moteurs d’avion.
Enfin, à partir de décembre 1944, des V1 furent également montées à cette usine à la cadence de 60 à 70 unités par jour.
L’usine ni le camp ne furent pratiquement jamais bombardés ».

Les hommes du SRST ont la chance d’avoir une profession adéquate avec les visées allemandes pour ce camp de Dora : devenir le centre de recherche et de production, créé de toute pièce à partir de l’automne 1943. Les bombardements intensifs du complexe militaro-industriel de Peenemünde, spécialisé dans l’expérimentation et la fabrication d’armes secrète, ont décidé les Allemands à ce transfert. L’outillage devant servir à cette fabrication en série est envoyé à Dora.

Ainsi Leschi passe quelques semaines au terrassement d’une route des environs du camp pour l’entreprise Johannes Bächer. La plupart des déportés de Dora ont travaillé pour des entreprises privées allemandes qui bénéficient de la sorte d’une main-d’œuvre peu coûteuse, pour le moins ! L’ingénieur Leschi est affecté à un poste plus en relation avec ses compétences. Il profitera de ce « privilège » pour faire appel à ses anciens collègues du Service Radioélectrique. Dora est un camp nouveau ; ses installation sommaires, voire inexistantes fin 43, en font un lieu redouté comme le pire par les détenus de Buchenwald. Aller à Dora équivalait à une condamnation à mort.

Ces cinq hommes vont participer à l’aménagement du camp : « J’ai été employé comme radioélectricien pour l’installation de hauts parleurs dans les différentes baraques du camp et destinés à la diffusion des ordres : cette installation était dirigée par la firme Siemens et Halske (filiale de Megdebourg). A partir de septembre 1944 et jusqu’à la fin, nous avions constitué pour ces installations un petit commando de cinq « détenus » tous Français et dont j’étais le chef. Dans ce commando se trouvaient avec moi, l’adjudant chef Langlet, M. Soulard, le sergent major Belloir (jusqu’en janvier 1945) et ultérieurement M. Marchand depuis février 1945. L’opérateur Belloir va être séparé de ses compagnons : « J’ai été au tunnel après, j’ai porté les corps de V1 le long fuseau était en deux parties. Ça a duré un bon moment et puis, il y a eu cet incident.

On avait dans la baraque SS une petite pièce. Dans cette salle un poêle et du charbon d’extrême mauvaise qualité mais enfin il chauffait quand même et faisait énormément de mâchefer. Un soir avant de sortir pour aller à « l’appel place » j’ai vidé le poêle. Tout semblait normal, tout paraissait éteint. J’ai retiré un gros morceau de mâchefer, je l’ai mis dans la boîte à côté dans laquelle il y avait du papier et le feu a pris mais très lentement. Le soir, on allait se coucher, on entend le haut parleur qui appelle notre commando. Tout le commando à la porte. On se demandait ce qui arrivait pour que l’on soit appelé comme ça la nuit, c’était sûrement très grave. En effet, on est arrivé dans le couloir, on nous a dit que l’on était des saboteurs, que l’on avait voulu mettre le feu à la baraque SS. On nous a mis en rang et on a commencé à recevoir 15 ou 20 coups de schlag. Et de là, on est allé à la prison du camp pour 2 ou 3 jours et un matin, on nous a rassemblés. En représailles, le SS a demandé à Leschi de désigner 2 hommes destinés à partir à Ellrich (camp nouveau en construction). Leschi a refusé. Il y avait avec nous un Lithuanien mis là parce qu’il avait des copains certainement bien placés à l’Erbeit Statistic. Alors le SS a désigné ce type là et puis moi, parce que peut être je lui semblais en meilleure forme que les autres. On nous a emmenés à Ellrich. Il n’y avait pas de crématorium et comme le nombre de morts était vraiment important et que le crématorium de Dora à 15 ou 20 kilomètres ne suffisait pas, ils avaient fait des bûchers immenses (il y avait beaucoup de bois dans la région). Ils ont ensuite mis dessus tous les cadavres, ils ont mis le feu. Ça faisait comme un crématoire et ça jusqu’au moment où l’avance russe se faisait menaçante ».

Durant plus d’une année, la mort va vivre avec ces détenus. Pour Lacoste « on comprendra que des hommes soumis à un tel régime voient leurs réserves physiques et souvent leur énergie décroître rapidement. Et sans doute l’aspect le plus sinistre des camps de concentration n’est pas celui de ces moments de crise : pendaisons publiques, bûchers de cadavres que ne peut absorber le crématoire, mais bien plutôt celui du spectacle permanent de ce troupeau d’hommes sans âme, réduits physiquement et moralement à l’état de bête de somme, vivant dans une atmosphère de terreur continuelle, perpétuellement courbés comme sous une « schlag » invisible et présente.

Est-il encore besoin de parler de cette suprême insulte à la misère que constitue l’installation au camp d’un bloc de prostitués, à l’usage des détenus ayant au moins six mois d’internement ? ».

Mais 1945 est là, le vieux Maréchal est déjà remplacé dans les têtes et les cœurs par DE GAULLE. L’Allemagne prise en tenaille est à son tour envahie.

A Dora, la résistance est de plus en plus efficace, en particulier dans le sabotage de la production des armes sophistiquées. Dans les camps, on sait le débarquement de juin 44.

L’espoir permis de traverser l’épouvantable épreuve des derniers mois accentuée par un hiver des plus rigoureux. L’avance alliée est inexorable. Les Allemands évacuent les camps avec les prisonniers dès le 3 avril 1945. Belloir va faire le voyage vers Hambourg : ‘l’avance russe se faisait menaçante, tout le camp a été dirigé, en 3 ou 4 jours, du Hartz jusqu’à Hambourg en chemin de fer, ce qui veut dire que c’était très long parce que les chemins de fer étaient bombardés. Mais il y avait une différence énorme avec le premier voyage que l’on avait fait de Compiègne à Buchenwald : la grande porte des wagons à bestiaux était ouverte et il y avait un garde ; on était quand même à l’air.

Quand il y avait des morts, le train s’arrêtait dans les gares et on les jetait sur les bords de la voie, c’était simple, c’était facile et on est arrivé à Bergen-Belsen mais pas au camp de concentration. On nous a mis dans une caserne SS abandonnée devant les Anglais.

On est resté là quelque temps mais il n’y avait rien à manger et il y avait dans la cours un silo contenant des betteraves. On allait chercher les betteraves pour les manger. De temps en temps, les Allemands jetaient une grenade au milieu du tas pour essayer que l’on ne vide pas le silo. A force de manger des betteraves, un matin je me réveille, je sentais que la figure tirait… on me dit tu es beau… on dirait une belle lune… j’avais la tête toute enflée, vers midi il y avait plus rien. Le lendemain, même chose ; alors j’ai compris. J’ai dit il faut cesser les betteraves. Mais il y avait rien à manger. Fallait tenir comme ça jusqu’à ce que les Anglais arrivent. Or les Anglais n’avaient rien à nous donner, c’étaient les troupes de l’avant mais ils ont trouvé un magasin dans lequel il y avait des boîtes de conserve qu’ils ont fait distribuer (de la graisse de porc). Les détenus se sont précipités là-dessus ce qui a augmenté la mortalité ; plus du double ou du triple, par la dysenterie ; moi j’en ai pas mangé, ceux du commando non plus, c’était aller à la mort. Valait encore mieux les rutabagas.

La fin n’est pas triste : on était gardé par des Hongrois, de braves soldats hongrois qui étaient chargés de nous garder, on s’en foutait, on n’en avait pas peur. Seulement la chasse à l’homme a commencé. Les SS étaient partis mais il restait les capos, les chefs de blocs, etc., de Dora ou d’Ellrich. On les connaissait bien, alors la chasse à l’homme a commencé.

Après on a été embarqué en camion vers un aérodrome. Sur la route je me souviens on s’est arrêté un moment, c’était un village, on a pénétré dans une maison. Il y avait là 4 ou 5 jeunes gens et jeunes femmes en train de déjeuner. Ils nous ont vus arriver, ils pensaient à des bandits habillés avec nos costumes tout émiettés. On a rien dit, on ne leur a pas fait de mal, simplement pris la gamelle qui était là et tout ce qu’il y avait à manger et on est parti avec. Ils ne disaient pas un mot, ils ne bougeaient pas, on ne leur a pas fait de mal.

Et de là on nous a embarqués en DC3. Un DC3 normalement ce n’est pas un grand avion mais étant donné notre poids, ils ont mis le double de personnes ; s ‘il en fallait 20 par avion, on était 30-40 là dedans dirigés sur Bruxelles ».

Belloir ne reverra pas son collègue de la station de Marseille, Soulard disparaîtra dans l’évacuation de Dora. Le lieutenant Brandam ne reviendra pas. L’opérateur de Châteauroux a été fusillé au Struthof, Gambero et Djournou, opérateurs aussi, ont disparu à jamais. De Bruxelles, Leschi et ses compagnons se dirigeront sur Lille. Les chemins se séparent, le chef de bataillon Leschi prendra le train jusqu’à Clermont-Ferrand et en cette fin avril 1945, le fidèle chauffeur Fischer le conduira à LA RAPINE.

LA RAPINE retrouvera rapidement son rythme des temps de paix, mais ce siècle, mouvementé, à nouveau bouleversera la ferme modèle. Des hommes déracinés, venus cette fois d’Algérie, poseront là pour quelques années leurs souffrances et leurs valises ; mais ceci est une autre histoire…



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